Nous ne sommes pas un — nous sommes multiples
Stéphane Dion
Fév. 2026 · 6 min de lecture
Vous est-il déjà arrivé de vouloir deux choses en même temps — vraiment, sincèrement, les deux? De vous lever le matin avec l'intention ferme de faire une chose, et de vous retrouver en train d'en faire une autre, sans tout à fait comprendre comment? D'entendre une voix intérieure qui dit oui et une autre qui dit non, simultanément?
Si oui, vous avez déjà fait l'expérience de la multiplicité intérieure. Et ce n'est pas un symptôme. C'est la nature ordinaire de l'expérience humaine.
Nous ne sommes pas un — nous sommes multiples
La plupart des modèles psychologiques — et la culture en général — traitent le "moi" comme quelque chose d'unifié. Un centre de commandes. Une identité. On parle de "trouver qui on est vraiment", comme si le vrai soi était un objet singulier qu'on pourrait découvrir en fouillant assez profond.
L'IFS part d'une hypothèse différente : il n'y a pas un moi, il y en a plusieurs. Pas des personnalités multiples au sens clinique. Mais des parties distinctes — chacune avec sa propre perspective, ses propres croyances, ses propres besoins, son propre âge intérieur parfois.
Cette idée, on la reçoit souvent de deux façons. La première : "Ah oui, bien sûr — c'est exactement ce que je vis." La deuxième, plus tardive : "Attends, mais alors qui est le 'je' qui parle en ce moment?"
La compréhension intellectuelle vs le déclic réel
Voici quelque chose que j'observe régulièrement dans mon travail : les gens comprennent la multiplicité en deux temps.
Le premier temps est cérébral. Rapide. "Oui, j'ai plusieurs voix intérieures — je le savais déjà." La tête s'approprie le concept et le range dans une case. C'est utile. Mais ce n'est pas encore le vrai déclic.
Le deuxième temps est différent. C'est quand quelque chose change dans l'expérience — quand on arrive à prendre une légère distance par rapport à une partie de soi, et à voir qu'il y a vraiment une distinction entre cette partie et ce qu'on appelle "moi". Quelque chose qui change dans le corps, dans le regard.
Le déclic réel, c'est quand la multiplicité n'est plus un concept qu'on comprend — mais une expérience qu'on vit. Quelque chose qui change dans la façon dont on se tient.
Le piège de la partie analytique
Il y a un malentendu particulièrement tenace dans l'approche de la multiplicité. Et il vient d'une des parties les plus actives en nous : la partie analytique.
Cette partie — celle qui analyse, qui comprend, qui conceptualise — peut prendre le concept de multiplicité et le "comprendre" très efficacement. Elle peut même vous expliquer l'IFS mieux que la plupart des gens. Mais ce faisant, elle devient elle-même un exemple de ce qu'elle prétend comprendre : une partie qui prend toute la place.
Le paradoxe : la partie la plus habile à saisir intellectuellement l'IFS est souvent la même qui empêche d'en faire l'expérience. Parce qu'elle préfère comprendre à ressentir. Parce que le ressentir lui semble moins sûr.
Et il faut honorer ça aussi. Cette partie analytique fait son travail. Elle protège d'une vulnérabilité potentielle. On ne lui demande pas de disparaître — on lui demande, doucement, de faire un peu de place.
Pourquoi nommer aide
Une des pratiques simples dans l'IFS, c'est de commencer à nommer ses parties. Pas avec des étiquettes cliniques, mais avec des descriptions qui sonnent juste. "La partie qui s'inquiète toujours du pire." "La partie qui veut que tout soit parfait avant de commencer." "La partie qui disparaît quand c'est trop intense."
Nommer crée une distance. Pas une distance froide ou distante — mais une distance qui permet de voir. Quand je peux dire "il y a une partie de moi qui est très anxieuse en ce moment" plutôt que "je suis anxieux", quelque chose change. L'anxiété est toujours là. Mais je ne suis plus entièrement elle.
C'est un geste petit, mais qui s'entraîne. Avec le temps, il devient plus naturel. Et à chaque fois qu'il réussit, même légèrement — à chaque fois qu'on arrive à observer plutôt qu'à être submergé — c'est une façon de pratiquer la multiplicité, pas juste de la comprendre.
Alors, la prochaine fois que vous entendrez deux voix contradictoires en vous — que l'une voudra avancer et l'autre reculer — essayez de ne pas choisir tout de suite. Essayez d'abord de simplement remarquer qu'elles sont deux. C'est peut-être là que quelque chose commence.