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Comprendre l'IFS

Dick Schwartz et la naissance de l'IFS

Stéphane Dion

Fév. 2026 · 10 min de lecture

Au début des années 1980, un thérapeute familial de Chicago travaillait avec des adolescentes souffrant de troubles alimentaires. Il utilisait les outils de son époque — la thérapie familiale systémique, les approches narratives. Et quelque chose dans ce qu'il entendait l'intriguait.

Ses clientes parlaient de leurs comportements alimentaires comme si ces comportements venaient de quelqu'un d'autre. "Une partie de moi voulait manger, une autre partie se détestait d'avoir mangé." "Il y a quelque chose en moi qui sait que c'est problématique, et autre chose qui s'en fout complètement." Des formulations qui n'étaient pas métaphoriques — elles décrivaient quelque chose de réel dans leur expérience intérieure.

Ce thérapeute s'appelait Richard Schwartz. Et au lieu de corriger ces formulations, de les ramener à une vision plus "unifiée" du moi, il a fait quelque chose de rare : il les a écoutées sérieusement. Il a commencé à travailler avec ces "parties" directement.

Une découverte inductive

Ce qui distingue l'IFS d'autres modèles, c'est que ce n'est pas une théorie construite de toutes pièces. C'est une découverte inductive. Schwartz n'a pas commencé avec une hypothèse sur la multiplicité intérieure et cherché à la valider. Il a écouté ses clients — et ses clients lui ont dit ce qu'ils vivaient.

La multiplicité qu'ils décrivaient n'était pas un symptôme à corriger. C'était une structure. Et si c'était une structure, peut-être qu'on pouvait travailler avec elle — pas contre elle.

Schwartz a commencé à demander à ses clientes de s'adresser directement à ces parties. De leur parler. De les écouter. Et quelque chose s'est passé — quelque chose que la théorie d'alors ne pouvait pas tout à fait expliquer. Les parties répondaient. Elles avaient des perspectives. Elles avaient des peurs. Et quand elles étaient entendues — vraiment entendues — quelque chose changeait.

L'autre découverte — le Self

La deuxième découverte majeure de Schwartz — et peut-être la plus importante — est venue progressivement, au fil du travail clinique.

Il a observé que ses clients, quand ils n'étaient pas "pris" par une partie particulière — quand ils pouvaient observer leur paysage intérieur avec une certaine distance — manifestaient systématiquement des qualités similaires. De la curiosité. De la compassion. De la clarté. Une capacité d'être présent sans être réactif.

Ces qualités n'apparaissaient pas parce que la personne avait "travaillé pour les développer". Elles semblaient être naturellement là, quand les parties qui les couvraient s'écartaient. Schwartz en est venu à appeler cet état le Self — une qualité innée, présente en chacun, indépendamment de l'histoire vécue.

La thèse centrale de l'IFS est peut-être la plus contre-intuitive : le Self existe en chacun, intact, peu importe le trauma vécu. On ne le construit pas. On crée les conditions pour qu'il se révèle.

De la thérapie familiale à l'IFS

Schwartz avait été formé dans la tradition de la thérapie familiale systémique. Cette tradition avait un concept fondamental : dans une famille, chaque membre joue un rôle dans le système, et les problèmes d'un individu ne peuvent être compris qu'en relation avec l'ensemble.

Ce qu'il a réalisé, c'est que ce même principe s'appliquait à l'intérieur d'une personne. Les parties étaient comme les membres d'une famille — chacune avec son rôle, ses alliances, ses conflits. Les protecteurs protégeaient les exilés. Les exilés portaient les fardeaux. Le système intérieur avait sa propre logique, sa propre homéostasie.

Et comme dans une famille, ce n'est pas une partie singulière qui "cause le problème" — c'est la dynamique du système entier. Pour qu'un membre change, tout le système doit pouvoir s'adapter.

Quarante ans d'évolution

Depuis les années 1980, le modèle IFS a considérablement évolué. Schwartz a continué à le développer, avec ses collègues et ses étudiants. Il a fondé l'IFS Institute en 2000, qui forme aujourd'hui des praticiens dans le monde entier.

Le modèle s'est aussi élargi au-delà de la clinique individuelle. Schwartz a exploré comment l'IFS s'applique aux relations (dans *You Are the One You've Been Waiting For*, 2008), aux systèmes sociaux et culturels. L'idée que la polarisation politique, par exemple, peut être comprise comme une dynamique de parties à grande échelle.

En 2021, il a publié *No Bad Parts* — le livre le plus accessible à ce jour sur l'IFS, qui a introduit le modèle à un public beaucoup plus large. Le titre dit tout : il n'y a pas de mauvaises parties. Elles ont toutes une logique, une fonction, une intention positive à l'origine — même quand leurs effets sont douloureux.

Ce qui reste au cœur

Quarante ans plus tard, ce qui demeure au cœur du modèle, c'est cette conviction que Schwartz a développée à partir de l'écoute : il n'y a pas de "parties mauvaises". Il y a des parties blessées, des parties bloquées dans le passé, des parties qui font de leur mieux avec ce qu'elles ont. Et il y a un Self en chacun qui est capable d'entrer en relation avec elles — si on lui en laisse la chance.

Ce qui m'a personnellement attiré dans ce modèle, quand je l'ai rencontré, c'est précisément ça. Pas la promesse d'une solution rapide. Pas une technique à appliquer. Mais une façon d'écouter — l'intérieur d'abord, et ensuite tout le reste — avec plus de nuance et plus de respect.

Schwartz a découvert l'IFS en écoutant ses clients. Et d'une certaine façon, c'est toujours comme ça qu'on le découvre vraiment : en écoutant.

L'IFS n'est pas né d'une théorie. Il est né d'une écoute. Et c'est peut-être pourquoi il résonne autant — parce qu'au fond, c'est à ça qu'il nous invite.

Pour aller plus loin : *No Bad Parts* de Dick Schwartz (2021) est un point de départ excellent. *Internal Family Systems Therapy* (Schwartz & Sweezy, 2020) est la référence clinique de fond.

Stéphane Dion

Praticien IFS

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